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VII - Histoire, Septième Période : Le Moyen Age

le Lun 18 Déc - 2:24
1. Le Moyen Age (1270 - 1445)

Au sein de l’Imperium Selvyen, la destitution du dernier empereur chimérien en occident porta à la tête de l’Etat une nouvelle dynastie dont le caractère fut déterminé par son créateur lui-même, Probus Jado. C’était un ancien paysan, qui avait connu la faim et la mendicité durant son enfance, avant d’être instruit par les prêtres du culte de Sola Invicta résolument hostiles aux Inrelith. Ayant prospéré comme seigneur de guerre et insurgé, il surpassa ses rivaux par la force pendant l’ère de l’Interrègne subséquent à la déposition du dernier tyran Inrelith. Afin de lui permettre de revendiquer le titre d’empereur, le clergé selvyen, lui-même mené par l’Archidiacre, accrédita ses prétentions à descendre de la déesse. En 1288, il abattit les derniers princes chimériens, déjà divisés, qui projetaient de reconstituer la horde et de rétablir leur emprise en Issling.

Bien que la figure du nouvel autocrate fut célébré, le règne de Probus se révéla, somme toute, désastreux pour l’Empire. Au physique disgracieux, Probus était animé d’une énergie féroce. Sujet à de nombreux et violent accès de colère, il était paranoiaque et perpétuellement à l’affût des complots qu’il croyait se tramer partout contre lui. Bien des particularités de sa dynastie, firent observer de nombreux historiens, semblaient procéder « des traits de caractère de cet homme aussi puissant qu’étrange ».  L’objectif de Probus, après avoir décroché les lauriers du pouvoir et réduit à l’état de chimères les rêves de conquête des derniers envahisseurs Inrelith, était bien naturellement de conserver la maîtrise sur l’un des plus vastes territoires d’Océania. C’est ainsi qu’il prit de nombreuses dispositions pour guider le comportement de ses sujets : codes de lois, décrets, instructions ancestrales et toute une série de déclarations solennelles, de statuts pour les villages et le gouvernement, de règles cérémonielles… Ces codes devaient dessiner le plan de l’ordre idéal de la société, avec l’assortiment de sanctions destinées à le soutenir. En réalité, Probus était moins un soldat qu’un religieux dont l’esprit fourmillait d’idées. Il comprenait, au surplus, fort bien la détresse des villages paysans grâce à sa propre expérience. Il prit donc toutes sortes de mesures pour maintenir au plus bas les impôts fonciers, pour lutter contre l’érosion en faisant planter des arbres, pour entretenir les digues sur les fleuves, pour prévenir les risques de famine en maintenant le niveau des stocks de grains, pour soutenir les liens féodaux entre paysans et seigneurs et lutter contre le banditisme. Hélas, sa vision de l’économie était limitée. Très limitée. Restreinte à sa conception traditionnelle de la religion solaire, d’après laquelle la richesse du pays émanait de l’agriculture, le commerce étant réputé ignoble et parasitaire, et la tempérance première vertu impériale, son gouvernement s’échina à favoriser les communautés auto-subsistantes, d’amener la population à former par ses moyens sa propre police, l’armée à produire elle-même sa nourriture et la population rurale à conduire des travaux publics. La tempérance qui le caractérisait valait à ses fonctionnaires un salaire minime, à tel point qu’ils ne pouvaient maintenir leur train de vie sans disposer de revenus moins officiels. Du fait de cette modération fiscale, il avait dépouillé son gouvernement d’une part importante de ses revenus, ce qui se traduisait par l’amoindrissement des performances de l’administration. La volonté de l’empereur de ne pas lever d’impôts nouveaux aboutit, de manière inévitable, au développement de la corruption.

La principale préoccupation de l’empereur, cependant, était d’ordre militaire. L’Empire devait prévenir toute résurgence des velléités conquérantes des tribus barbares Inrelith. A cette fin, le souverain entreprit de reproduire le système militaire des Héthérius en établissant des garnisons dans des lieux stratégiques et en créant une nouvelle caste militaire auxiliaire de la noblesse, les Comites. Les soldats devaient assurer eux-mêmes leur subsistance par leurs propres cultures et cependant être toujours prêts à partir au combat. Là où les seigneurs Inrelith, régnant sur de grands domaines, avaient constitué une noblesse éparpillée, Probus donna naissance à une noblesse toute dédiée à la guerre, offrant à ses généraux un rang et un salaire nettement supérieurs à ceux dont bénéficiaient les plus hauts fonctionnaires de l’Etat, du moins tant qu’ils n’étaient pas suspectés de trahison et condamnés à mort comme cela se produisit à de multiples reprise. En 1302, ayant surpris son Consul en train de comploter contre lui, il le fit décapiter ainsi que tous les membres de sa famille et tous ceux qui lui étaient liés d’une façon à une autre, ce qui porta, avec les années, le nombre des exécutions à environ quarante mille, les réseaux impériaux ayant leurs dangers. Les continuelles décapitations de fonctionnaires et, plus tard, plusieurs purges élevèrent ce nombre à cent mille victimes. La perte d’hommes de talent qui en résultait, et le règne de terreur qui s’installa dans le pays, pouvaient difficilement permettre au clergé de prospérer au gouvernement : battre, humilier et tuer devant toute la cour devint une marque habituelle de la nouvelle terreur instaurée par les Solaris.

Les erreurs de jugement commises par Probus peuvent être imputables à son ambition dévorante qui le poussait à vouloir perpétuellement affirmer et préserver son pouvoir personnel. Cette obsession du pouvoir central, qui était en réalité un impératif hérité de l’histoire, le poussa en 1307 à supprimer et le poste de consul et la fonction de secrétariat impérial : l’empereur devait demeurer l’unique chef civil et militaire de l’Etat. Evidemment, cet accroissement des prérogatives impériales était un fardeau… Il est ainsi arrivé que l’Empereur reçoive, sur une période de huit jours, jusqu’à mille six-cent dépêches dans lesquelles trois mille affaires lui étaient présentées. Si l’on évaluait à deux cent documents par journées de travail de dix heures chacune, on obtint une moyenne de trois minutes consacrées à chaques affaires, ce qui était ridiculement bas. Les souverains qui se succédèrent à Probus n’étant pas tous des surhommes, le cabinet impérial fut en proie aux engorgements. Le gouvernement sombra ainsi dans une routine inefficace.

La seconde moitié du quatorzième siècle fut le plus atroce de toute l’histoire de l’Empire. Tout ce que l’on vît depuis le sac de Selvya par les Inrelith jusqu’à l’agonie de leur tyrannie fut indiscutablement surpassé. Seule, la lutte de tous les jours, la nécessité de vivre, qui ne laissait même plus le temps de vivre, qui ne laissait pas plus de temps pour les regrets, empêcha les hommes de succomber aux affres du désespoir. Avec la décadence de l’autorité Jadosienne, les calamités recommençaient. A l’Ouest, les Inrelith avaient reparu. Un autre fléau était venu : les Germains, qui après avoir pillé les côtes au nord, s’enhardissaient, remontaient les fleuves, brûlaient les villes, dévastaient le pays. L’impuissance des Solaris à repousser ces envahisseurs hâta l’éclatement de l’Empire et la désagrégation de leur autorité. Désormais, le peuple cessait de compter sur l’Empereur. Le pouvoir impérial redevint fictif. L’Etat était en faillite. Personne ne lui obéit.

Alors les hauts-fonctionnaires se rendirent indépendants. Le système féodal, que Probus Jado avait discipliné et voulut ordonner, s’affranchit et produisit un pullulement de principautés. L’autorité publique s’était évanouie : c’était le chaos social et politique. Il n’y avait plus vraiment d’Empire. Cent, mille autorités locales, au hasard des circonstances et à la faveur des désirs de leurs maîtres, prirent le pouvoir. Le gouverneur de province, le Lord, le Duc, le Comte, de moindres personnages, s’établissaient dans leurs charges, les léguèrent à leurs enfants, se comportaient en authentiques souverains. La population ne fut cependant jamais hostile à ce morcellement de l’autorité. Tout ce qu’elle demandait, c’était des protecteurs. La féodalité, issue des vieilles coutumes fondées sur des engagements personnels, « d’homme à homme », et sur la réciprocité des services naissait de l’anarchie et du besoin d’un gouvernement, comme aux temps de l’humanité primitive, celle de l’Ere du sabre. Dès qu’un individu puissant et vigoureux s’offrait pour protéger personnes et biens, chacun était trop heureux de se livrer à lui, jusqu’au servage, préférable à une existence de bête traquée. Combien valait le prix de la liberté quand la ruine et la mort menaçaient à toute heure et partout ? En rendant des services, dont le plus apprécié était la défense de la sécurité publique, le seigneur féodal légitimait son pouvoir. Parfois même, il promettait des garanties particulières à ceux qui reconnaissaient son autorité. Tout ceci se construisit peu à peu, spontanément, sans méthode, et avec la plus grande diversité d’apparitions. Ainsi naquit une multitude de souverainetés locales fondées sur un consentement donné par la détresse. Ces seigneuries formées naturellement aux endroits indiqués par la géographie, ceux où les hommes avaient une communauté d’intérêts, l’habitude de se fréquenter et de vivre ensemble, héritages parfois de vieilles traditions héritées des anciennes tribus de jadis

L’avènement de la dynastie Heristalienne

Depuis longtemps déjà, l’Empire agonisait. En mourant, il laissait une confusion épouvantable. Plus d’autorité. Elle tomba naturellement entre les mains de ceux qui possédaient l’ascendant moral : les prêtres. Chacun se groupa autour de ces « défenseurs des cités ». Néanmoins, le clergé savait bien que sa mission n’était pas d’exercer le pouvoir. Chez elle vivait une tradition, la distinction du temporel et du spirituel, et aussi une admiration, celle de l’ordre Selvyen. Rétablir une autorité dans les anciens royaumes, obtenir que cette autorité fût empreinte des valeurs du culte solaire, telles furent l’idée et l’œuvre du clergé. Deux hommes d’une grande intelligence, le roi Hans et l’archidiacre de Selvya, Saint-Eusébius, se rencontrèrent pour cette politique :  l’on aurait peine à en comprendre le succès de leur collaboration si l’on ne se représentait l’angoisse, la terreur de l’avenir qui s’étaient emparées des populations depuis que manquait Selvya et sa puissante protection.

Selvya, ce pays fertile, industrieux, couvert de riches monuments, où une noblesse tendait toujours à se reconstituer comme un produit du sol après chaque tempête, était d’instinct conservateur. Il avait horreur de l’anarchie. Les fanatiques du temps, les Ahkenzir, dont les tentatives révolutionnaires avaient toujours été vaincues, n’étaient pas moins redoutés que les Barbares germaniques.  Selvya, cette nation insoumise de nature, désirait un pouvoir vigoureux. Ce fut dans ces conditions qu'un ambitieux seigneur Teuton, Hans Héristal, apparut. À peine Hans eut-il succédé à son père Harvann qu’il mit ses guerriers en marche vers la capitale, sa résidence, vers le centre du pays. Il entreprenait de dominer les anciens royaumes. A l’ouest gouvernait le « Grand-Duc » vaguement civilisé Sirius Aquila, pâle reflet de l’Empire effondré. L’Archidiacre Eusébius vit que le salut ne résidait pas là. Quelle autre force y avait-il que ce Barbare venue des lointaines forêts germaines ? Qu’eût-on gagné à lui résister ? Hans eût tout brisé, laissé d’autres ruines, apporté une autre anarchie. Il y avait mieux à faire : accueillir ce conquérant, l’aider, l’entourer, pour le mettre dans la bonne voie. De toute évidence, c’était l’inévitable. Il s’agissait d’en tirer le meilleur parti pour le présent et pour l’avenir.

Hans, de son côté, avait certainement réfléchi et mûri ses desseins. Il était renseigné sur l’état moral d’Hassling. Il avait compris la situation. Ce Barbare avait le goût du grand et son entreprise n’avait de chances de réussir, de durer et de se développer que s’il respectait le culte solaire, si profondément ancré dans la culture selvyenne. Il fallait encore qu’il se convertît. Sa conversion fut admirablement amenée. Ce Barbare savait tout : il recommença la conversion de l’empereur Inrelith Athéric sur le champ de bataille. Seulement, il fit vœu de recevoir le baptême s’il était vainqueur, l’ennemi étant Inrelith. Non seulement Hans était devenu selvyen, mais il avait mis en fuite l’envahisseur éternel, il avait chassé au-delà des steppes l’ennemi héréditaire. Dès lors, il était irrésistible.

On peut dire que la civilisation moderne selvyenne commence à ce moment-là. Elle a déjà ses traits principaux. Sa civilisation est assez forte pour supporter le nouvel afflux des Teutons, pour laisser à ces Barbares le pouvoir matériel. Et elle a besoin de cette force germanique. Les hommes, elle les assimilera, elle les polira. Comme sa civilisation, sa religion relève du culte de la déesse du soleil invaincu, et la religion est sauvée. Enfin, l’anarchie est évitée, le pouvoir, tout grossier qu’il est, est recréé, en attendant qu’il passe en de meilleures mains, et ce pouvoir sera monarchique. Il tendra à réaliser l’unité de l’État, idée Selvyenne aussi. Rien de tout cela ne sera perdu. À travers les tribulations des âges, ces caractères se retrouveront. Cependant il s’en fallait encore de beaucoup que l’empire fût fondée et sûr de ses destins. La Monarchie germanique n’avait été qu’un pis-aller dans la pensée des hommes du clergé qui l’avaient accueillie. Malgré ses imperfections, elle va servir, pendant près de deux siècles, à préserver le pays de la ruine totale.

Les débuts d’Hans furent si grands, si heureux, qu’on put croire qu’il laisserait après lui quelque chose de vraiment solide. En quelques années, en quelques expéditions, il fut le maître de l’Impérium. Partout Hans apparaissait comme le libérateur et le protecteur des démunis dans les pays où régnaient la loi des fanatiques Ahkenzir. Aryan Syjel, le roi de la vaste péninsule rocheuse d’Alta, devint son tributaire et donna des garanties au nouveau pouvoir. Avec le Nord, les cités escarpées fut délivrée des raids germaniques. C’est à ce moment qu’Hans eut la consécration qui lui manquait encore : après celle du clergé, celle de l’empereur. L’Empire, réfugié à Arkaelis, n’avait plus d’autorité en Occident, mais il y gardait du prestige. Lorsque Hans eut reçu de l’empereur d’Hassling la dignité et les insignes consulaires, ce qu’aucun autre roi barbare n’avait obtenu, sa position se trouva consolidée. La dynastie Héristalienne se rattachait à l’Empire Selvyen. Elle parut le continuer et elle fut dès lors « légitime ». C’est une des raisons qui lui permirent de se prolonger voilà deux siècles. Toutefois il manquait à Hans d’être aussi puissant dans son pays d’origine que dans ses domaines nouveaux. Les tribus Teutoniques, restées païennes, avaient des chefs qui n’étaient pas disposés à obéir au parvenu converti. Ces petits chefs, dont certains étaient ses parents, pouvaient même devenir dangereux. Hans ne vit pas d’autre moyen de s’en délivrer que d’annexer leurs petites principautés. Il n’est pas certain qu’il les ait tués lui-même avec des ruses dont les chroniqueurs ont laissé un naïf récit, composé après ces événements et peut-être d’après des traditions légendaires. En tout cas, si Hans n’avait fait disparaître ces petits rois, il eût été exposé à leur coalition et, dans une guerre civile entre tribus germaniques, il n’était pas certain que ses guerriers lui fussent restés fidèles. En somme, par des moyens peu scrupuleux, il acheva l’unité de son royaume au Nord. Et il eut l’amour du peuple avec lui lui. Car il était indifférent à la population autochtone que des chefs barbares fussent traités à la manière barbare tandis qu’elle-même gardait ses usages, ses lois, sa religion dont Hans en était l’instrument, puisqu’en supprimant des païens comme les Herundrur et les Sigvain, il ouvrait un champ nouveau au culte solaire. Le succès de ces opérations politiques prouve que Hans s’était solidement installé.

Il n’y a donc pas lieu de parler d’une conquête ni d’un asservissement de Selvya par les Teutons, mais plutôt d’une protection et d’une alliance, suivies d’une fusion rapide. La manière même dont les choses s’étaient déroulées semble démontrer que l’élément selvyen avait appelé l’autorité de Hans et que Hans, de son côté, avait très bien vu que ce peuple désemparé, craignant le pire, désirait une autorité forte. S’il en eût été autrement, si les Selvyens s’étaient bien trouvés du gouvernement des autres chefs barbares, Hans ne fût pas allé loin. D’ailleurs les tribus teutoniques n’étaient même pas assez nombreuses pour subjuguer l’Hassling, pas plus qu’elles n’étaient capables de la diriger. Pour ces raisons, on vit tout de suite les Héristaliens entourés de hauts fonctionnaires qui portaient des noms typiquement Selvyens et qui étaient issus des vieilles familles sénatoriales. Des généraux Selvyens commandèrent des armées franques. Les lois, les impôts, furent les mêmes pour tous. La population se mêla spontanément par les mariages et le Selvyen devint la langue officielle des Germains qui oublièrent la leur, tandis que se formait la langue populaire, le Sylvus, qui, à son tour, a donné naissance au Selvyen moderne.  Les Selvyens furent si peu asservis que la plupart des emplois restèrent entre leurs mains dans la nouvelle administration qui continua l’administration impériale. Ce furent les Teutons qui protestèrent, au nom de leurs coutumes, contre ces règles nouvelles pour eux. Ils avaient, du droit et de la liberté, une notion germanique et anarchique contre laquelle les rois Héristaliens eurent à lutter. Les « hommes libres » avaient l’habitude de contrôler le chef par leurs assemblées, les « Althings ». La discipline civile de Selvya leur était odieuse. Il fut difficile de les y plier et, en définitive, ils furent conquis plus que conquérants.

Hélas, l’édifice était voué à s’écrouler. Peut-être cette Monarchie germano-selvyenne avait-elle réussi trop vite et lui manquait-il d’être l’effet de la patience et du temps. Elle avait en elle-même un vice que rien ne put corriger. L’usage habituel des Teutons était que le domaine royal fût partagé, à l’exclusion des femmes, entre les fils du roi défunt. Appliquée à Hassling et aux conquêtes si récentes d’Hans, cette règle barbare et grossière était encore plus absurde. Elle fut pourtant observée. Sur ce point, la coutume germanique ne céda pas. Les cinq fils de Hans se partagèrent sa succession. Des guerres fraternelles, périodiques, secouèrent le nouveau royaume sans que celui-ci ne reconnaisse l’état d’anarchie et de désolation dans lequel il s’était engouffré.

Après une longue guerre civile, l’empire des Teutons se trouva réuni dans une seule main, celle de Childéric IV. Mais le Nord, l’Astrasie, la péninsule d’Istral et la Carnathie avaient gardé chacune une administration distincte et, par l’effet des désordres, l’autorité régalienne s’était affaiblie, dépouillée. Grands et petits, laïcs et religieux lui avaient arraché des « immunités ». Le pouvoir s’émiettait, le territoire se démembrait. En outre, pendant cette période troublée où la mort allait vite, il y avait eu des minorités à la faveur desquelles une nouvelle puissance avait grandi : le Consul. C’était en somme le Régent, devenu vice-roi quand le souverain était mineur ou incapable. Avec les consuls paraissait une nouvelle force. L’un d’eux, Sven, de Carnathie, devait donner naissance à une deuxième dynastie.

Les Empereurs Carnathiens


De tout temps, la politique s’est faite avec des sentiments et avec des idées. Il a fallu, à toutes les époques, que les peuples, pour être gouvernés, fussent consentants. Ce consentement ne manqua pas plus à cette dynastie qu’il n’avait manqué à la précédente. Il n’y eut pas plus de conquête par l’une que par l’autre. Sous les Héristaliens, les Teutons avaient été assimilés. Quand vinrent les Carnathiens, l’assimilation était complète et la dynastie en formait elle-même la preuve. Ils étaient la plus haute expression de leur temps et ils eurent pour tâche de satisfaire les aspirations de leur siècle.

L’éclat que le nom de Sven a laissé dans l’histoire suffit à montrer à quel point ils réussirent. Pour les contemporains, ce règne fut une renaissance ; on s’épanouit dans la réaction qui avait mis fin à l’anarchie de la dernière période Héristalienne. L’ordre était rétabli, le pouvoir restauré. Depuis la chute de l’Empire rétabli par Probus, à laquelle il faut toujours revenir, tant était puissante la nostalgie qu’avaient laissée Selvya et la Pax, deux idées avaient fini par se confondre. C’était l’ordre Selvyen, qui voulait dire civilisation et sécurité, et c’était la religion Solaire, devenue Selvyenne à son tour. Avec plus de ressources et dans de meilleures conditions, les Héristaliens reproduisaient ce que Hans avait tenté : reconstituer l’empire d’Occident, inoubliable et brillant modèle, qui, malgré ses vices et ses convulsions, avait laissé un regret qui ne s’effaçait pas.

Les débuts de la nouvelle monarchie furent extraordinairement heureux et ressemblaient d’une façon singulière, mais en plus grand, aux débuts de Hans. Les Carnathiens savaient ce qu’ils voulaient : il n’y avait pas une hésitation, pas une faute dans leur marche. À sa mort, en 1421, Sven avait pacifié et réuni l’Issling tout-entière, y compris l’indocile Astrasie. Les derniers Inrelith restés en Istral et aux portes des Meurtrières ont repassé les Montagnes de Valaryan. Loin que le pays soit exposé aux invasions, barbares et infidèles adoptaient maintenant la défensive. Et voilà que l’Archidiacre, menacé dans ses possessions par les Teutons de Ragnvald, abandonné par l’empereur d’Arkaelis qui songeait déjà à la scission définitive avec l’Occident, a demandé la protection du roi Germanique. Alors se noue un lien particulier entre le Clergé et l’institution impériale où Sven constituait et garantissait le pouvoir temporel des Archidiacres. Par-là, il assurait la liberté du pouvoir spirituel qui, dans la suite des temps, échappera à la servitude de l’Empire germanique, et Issling respirera tandis que se dérouleront les luttes du Clergé et de l’Empire.

La nouvelle dynastie s’appuyait donc, à ses origines, sur le clergé comme le clergé s’appuyait sur elle. L’union du clergé et des Carnathiens allait restaurer l’empire d’Occident, devenu l’empire de la Solarité. Empereur : tel fut le titre et le rôle de Théodericus, fils de Sven, Theodericus le Grand, Theodericus Magnus. Encore a-t-il fallu, pour que Theodericus fût grand, que son frère Henseric, avec lequel il avait partagé les domaines de Sven, mourût presque tout de suite. Sans ces heureuses circonstances au début des deux règnes, la nouvelle dynastie aurait sombré dans les divisions, car déjà Theodericus et Henseric avaient peine à s’entendre. L’État impérial ne sera vraiment refondé que le jour où le pouvoir se transmettra de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Cependant, Theodericus eut le bénéfice de l’unité. Il eut aussi celui de la durée. Non seulement l’intelligence et la volonté du souverain étaient supérieures, mais elles purent s’exercer avec suite pendant quarante-cinq ans.

Dès qu’il fut le seul maître, en 1427, Theodericus se mit à l’œuvre. Son but ? Continuer Selvya, rétablir l’Empire. Au nord, en Astrasie, il tua le Roi des Iles de Korgopol et lui ôta sa couronne d'épines. Il voulut envahir les pays Gaéliques : ce fut son seul échec. Le désastre de Vonco en Britannia, le cor du Seigneur de Rhan, servirent cela dit sa gloire et sa légende : son épopée devint nationale. Surtout, sa grande idée était d’en finir avec les tribus Inrelith, de dompter et de civiliser ces barbares, de leur imposer la paix selvyenne. Sur les cinquante-trois campagnes de son règne, dix-huit eurent pour objet de soumettre les Chimériens. Theodericus alla plus loin que les légions, les consuls et les empereurs de Selvya n’étaient jamais allés : il atteignit l’Ile d’Alkland. « Nous avons, disait-il fièrement, réduit le pays en province selon l’antique coutume selvyenne. » Il fut ainsi pour Khünii delkhii, « les territoires Inrelith », ce que le Grand Khazar avait été pour l’Occident. La matière était ingrate et rebelle, et le résultat bien différent. On ne vit pas chez les Inrelith cet empressement à adopter les mœurs du vainqueur. Leurs idoles, les « Tréarques », furent brisées, mais ils gardèrent leur langue et, avec leur langue, leur esprit. Il fallut imposer aux Chimériens la civilisation et le baptême sous peine de mort tandis que les Germains s’étaient assimilés par goût et convertis au culte solaire par amour.  De l’Empire reconstitué, Theodericus voulut être aussi le législateur. Il organisa le gouvernement et la société ; le premier il donna une forme à la féodalité, née spontanément dans l’anarchie des siècles antérieurs et qui, par conséquent, n’avait pas été une invention ni un apport des envahisseurs germaniques. Lorsque l’État selvyen, puis l’État héristalien avaient été impuissants à maintenir l’ordre, les faibles, les petits avaient cherché aide et protection auprès des plus forts et des plus riches qui, en échange, avaient exigé un serment de fidélité, lequel pourrait se résumer en cette phrase-ci : « Je te nourrirai, je te défendrai, mais tu me serviras et tu m’obéiras. » Ce contrat de seigneur à vassal émergeait de la détresse d’un pays privé d’autorité et d’administration, désolé par les guerres civiles. Les Carnathiens eux-mêmes avaient dû leur fortune à leur qualité de puissants patrons qui possédaient une nombreuse clientèle. L’idée de Theodericus fut de régulariser ces engagements, de les surveiller, d’en former une hiérarchie administrative et non héréditaire, où entraient « des hommes de rien » et dont le chef suprême serait l’empereur incarné en sa personne. Theodericus voyait bien que la féodalité avait déjà des racines trop fortes pour être supprimée par décret. Il voyait aussi qu’elle pourrait devenir dangereuse et provoquer le morcellement de l’autorité et de l’État. Il voulut, par conséquent, dominer ce qu’il ne pouvait détruire. Le souverain lui-même, en échange de services civils et militaires, concéda, à titre révocable, à titre de récompenses pour services rendus, des portions de son domaine, allégeant ainsi la tâche de l’administration, s’attachant une autre catégorie de vassaux. Un fief. Tout ce système, fondé sur l’assistance mutuelle, était fort bien conçu. Il supposait, pour ne pas devenir nuisible, pour ne pas provoquer une autre anarchie, que le pouvoir ne s’affaiblirait pas et que les titulaires de fiefs ne se rendraient pas indépendants et héréditaires, ce qui... ne devait pas tarder.

Pour conclure, il ne faudrait pas croire que le règne de Theodericus eût été un âge d’or où les hommes obéissaient avec joie. Le besoin d’ordre, le prestige impérial avaient fini par transformer l’Etat en une dictature. L’empereur germanique en usa parfois avec excès. Ses expéditions militaires, plus d’une par an, coûtaient cher, et elles n’étaient pas toujours suivies avec enthousiasme. Il fallut que Theodericus eût la main dure et il eut affaire à plus d’un adversaire. À sa mort, les prisons étaient pleines de grands hommes dont il avait eu sujet de se plaindre ou de se méfier. Son gouvernement fut bienfaisant parce qu’il fut autoritaire. Un long souvenir demeura de la renaissance intellectuelle qui s’épanouit à l’abri de ce pouvoir vigoureux. Encore une fois, la civilisation, héritage d’un monde ancien, était sauvée. C’était un nouveau souffle avant de nouvelles convulsions…
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